Visiter le château de Rosa Bonheur à Thomery : l'atelier figé depuis 1899

Situé aux confins de la forêt de Fontainebleau et des berges fluviales de la Seine, le château de Rosa Bonheur à Thomery constitue un jalon patrimonial exceptionnel au sein du paysage culturel d’Île-de-France. Loin des reconstitutions muséographiques impersonnelles, venir visiter Thomery et cette demeure bourgeoise adossée au coteau de l’ancien village de By offre un face-à-face intact avec l’intimité de Marie-Rosalie Bonheur (1822-1899).

Labellisé « Maison des Illustres » et distingué par le Loto du Patrimoine, le château de Rosa Bonheur témoigne de la trajectoire d’une femme artiste visionnaire qui conquit une gloire planétaire en tant que peintre animalier, dans un siècle dominé par les institutions artistiques masculines. Pénétrer dans ce domaine, c’est s’immerger dans la vie d’une créatrice hors norme.

L'acquisition du château de Rosa Bonheur en 1859 : l'indépendance d'une femme artiste

L’enracinement de l’artiste dans le château de Rosa Bonheur découle directement du succès fulgurant de sa toile monumentale, Le Marché aux chevaux. Dévoilée au Salon de Paris de 1853, cette composition mesurant plus de cinq mètres d’envergure restitue la vigueur tellurique des étalons du boulevard de l’Hôpital avec une précision anatomique qui désarçonne la critique officielle de l’époque.

Présentée lors d’une tournée triomphale en Grande-Bretagne sous l’égide du marchand d’art Ernest Gambart, la toile est admirée par la reine Victoria. Elle est ensuite cédée à prix d’or à des collectionneurs nord-américains. L’œuvre, aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York, confère à la femme artiste une autonomie matérielle sans équivalent pour son temps.

Fatiguée par les sollicitations mondaines de son atelier parisien de la rue d’Assas, elle saisit l’opportunité d’acquérir, le 9 août 1859, le domaine de By auprès de Louis Jules Michel Fabre pour la somme de 50 000 francs. Cet acte majestueux fait d’elle l’une des premières femmes à devenir propriétaire d’un domaine d’une telle ampleur sur le seul produit de son travail.

Elle confie rapidement les remaniements architecturaux du château de Rosa Bonheur à l’architecte Jules Saulnier. Ce dernier y dresse un atelier néo-gothique pourvu de hautes verrières orientées au nord, d’une cheminée monumentale et de tourelles sculptées à ses initiales. Le 12 juin 1860, l’artiste s’établit à demeure avec sa compagne Nathalie Micas et la mère de celle-ci, fondant un véritable foyer.

La ménagerie du domaine : le laboratoire à ciel ouvert d'un peintre animalier

Refusant d’idéaliser la nature d’après des représentations de seconde main, la maîtresse des lieux convertit le parc de plus de trois hectares du château de Rosa Bonheur en un laboratoire zoologique permanent. Le domaine accueille au fil des décennies une faune foisonnante qui sert de modèle vivant à ses études préparatoires. Pour un peintre animalier de sa trempe, l’observation directe est une nécessité absolue.

Les écuries du château de Rosa Bonheur abritent des percherons et des poneys, tandis que les enclos gazonnés sont peuplés de brebis, de mouflons, d’isards pyrénéens, de vaches et de cerfs évoluant en semi-liberté. À cette ménagerie pastorale s’ajoutent des pensionnaires beaucoup plus insolites pour la région, dont des singes et divers fauves.

Deux lionceaux élevés au biberon circulent familièrement dans les appartements du château de Rosa Bonheur. Plus tard, la célèbre lionne Fatma occupera une fosse maçonnée dans le parc, tissant avec l’artiste un lien d’attachement mutuel. Ce lien sera d’ailleurs immortalisé par de multiples esquisses.

Convaincue que chaque animal possède une individualité consciente et une sensibilité propre, l’artiste s’astreint à capter la vérité expressive de leurs pupilles. Cette démarche appliquée au sein même du château de Rosa Bonheur confère à son œuvre une dignité morale qui préfigure les interrogations éthiques contemporaines sur le vivant.

Consécration impériale de 1865 : l'histoire s'écrit au château de Rosa Bonheur

L’envergure artistique de cette créatrice de génie reçoit une consécration d’État éclatante au cœur même de son domaine de Thomery. Le 15 juin 1865, l’impératrice Eugénie, assurant la régence de l’Empire en l’absence de Napoléon III, quitte le faste de la cour pour se rendre au château de Rosa Bonheur sans aucun protocole officiel préalable.

Reçue dans la nef lumineuse de l’atelier Rosa Bonheur, la souveraine remet personnellement la croix de chevalier de la Légion d’honneur à l’artiste. Elle prononce alors cette phrase restée célèbre, proclamant solennellement que « le génie n’a point de sexe ». Cette distinction historique fait d’elle la première femme artiste à être reçue dans cet ordre prestigieux.

Cette reconnaissance souveraine, initiée au château de Rosa Bonheur, sera parachevée en 1894 sous la IIIe République. Le président Sadi Carnot l’élèvera au grade d’officier, consacrant l’autorité d’une créatrice célébrée dans le monde entier. Sa renommée est telle que même Buffalo Bill traversera l’Atlantique pour venir poser sous son pinceau à By, en 1889.

Visite de l'atelier Rosa Bonheur : un sanctuaire figé dans le temps

Lorsque l’artiste s’éteint le 25 mai 1899 à l’âge de 77 ans, le destin du château de Rosa Bonheur aurait pu basculer dans la dispersion marchande. C’était sans compter sur la dévotion inébranlable de la peintre américaine Anna Klumpke, sa compagne des dernières années et légataire universelle, qui s’oppose fermement à tout démantèlement du site.

Déterminée à perpétuer la mémoire des lieux, Anna Klumpke sanctuarise le grand atelier Rosa Bonheur en conservant chaque objet à son emplacement exact. Cette fidélité mémorielle incroyable sera poursuivie par la descendance de la famille Klumpke-Dejerine-Sorrel durant tout le XXe siècle, préservant ainsi l’âme du château de Rosa Bonheur.

Le rachat de la propriété en septembre 2017 par Katherine Brault marque le renouveau éclatant du site. Grâce à un travail de conservation scrupuleux distingué par la Mission Patrimoine de Stéphane Bern, le lieu renaît. Le domaine a pu être sauvegardé sans subir la moindre altération décorative.

Pénétrer dans cet atelier Rosa Bonheur sous verrière suscite un sentiment rare de proximité temporelle. Tout semble avoir été quitté il y a quelques instants : la blouse brodée repose sur une chaise, les bottines et le chapeau sont posés près de la commode, tandis que les chevalets d’ébène portent encore les palettes de la femme artiste.

Au centre de l’espace majestueux du château de Rosa Bonheur trône l’ultime composition inachevée, La Foulaison du blé en Camargue. Elle est veillée par les animaux naturalisés qui composaient son cadre de référence, tandis que les mégots de cigarettes de l’artiste reposent toujours dans leurs coupelles d’origine.

Les balades incontournables autour du château de Rosa Bonheur

Visiter Thomery ne se limite pas à la découverte du château de Rosa Bonheur. Ce village pittoresque d’Île-de-France est mondialement réputé pour son patrimoine agricole unique : les longs murs à chasselas. Ces murs de pierre, construits pour capter la chaleur du soleil et cultiver un raisin de table d’exception, quadrillent encore le territoire communal.

Après avoir exploré l’atelier Rosa Bonheur, prenez le temps de descendre vers les berges fluviales de la Seine. Les sentiers aménagés le long de l’eau offrent des promenades apaisantes. C’est ce même cadre naturel verdoyant et préservé qui a séduit la femme artiste au 19e siècle et l’a convaincue de s’y établir définitivement.

La proximité immédiate de la forêt domaniale de Fontainebleau constitue un autre atout majeur. Les amateurs de grande nature pourront emprunter les sentiers de randonnée qui serpentent sous les chênes centenaires. Le château de Rosa Bonheur s’inscrit ainsi comme le point de départ idéal pour un week-end culturel et naturel au cœur de la Seine-et-Marne.

L'héritage et l'influence du peintre animalier dans l'art moderne

L’impact du château de Rosa Bonheur et de sa propriétaire dépasse largement les frontières du village de Thomery. En tant que peintre animalier, elle a révolutionné l’approche de la peinture naturaliste en Europe et aux États-Unis. Ses techniques d’observation anatomique rigoureuses ont élevé la peinture animalière, alors considérée comme un genre mineur, au rang de grand art académique.

Au-delà de sa technique, la figure même de l’artiste fascine. Vivant de manière indépendante, refusant de se marier, portant les cheveux courts et obtenant une « permission de travestissement » pour porter le pantalon, elle incarne une figure d’émancipation absolue. Le château de Rosa Bonheur fut le théâtre de cette liberté chèrement acquise, inspirant des générations de créatrices.

Aujourd’hui, l’intérêt pour l’atelier Rosa Bonheur connaît un renouveau spectaculaire, porté par les mouvements féministes et les défenseurs de la cause animale qui redécouvrent son œuvre. Les expositions internationales récentes prouvent que le message de cette femme artiste reste d’une vibrante actualité.

En sauvant le château de Rosa Bonheur de l’oubli, l’équipe actuelle ne se contente pas de préserver du mobilier et des toiles. Elle maintient en vie l’esprit d’indépendance, de respect de la nature et de génie créatif qui a toujours habité ces murs historiques depuis 1859. Une visite incontournable pour tout passionné d’art et d’histoire.